samedi 5 septembre 2009

Shepard Fairey

En début de semaine, voyant Ben parader dans son t-shirt Obey, je me suis aperçue que j'avais réalisé un petit dossier sur l'artiste Shepard Fairey, que je n'avais pas diffusé ici. J'ai donc décidé de le mettre en forme et d'en faire un article parce qu'en plus d'aimer ce qu'il fait, je trouve réellement sa démarche intéressante.

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obama_hopeEn janvier 2008, un portrait stylisé d’Obama aux couleurs des Etats-Unis et sous-titré du mot « HOPE » commence à circuler sur des affiches dans les rues américaines, lors de meetings démocrates et sur internet. L’image devient une icône de la campagne du futur président, et pourtant elle n’a pas été créée par son équipe.

A l’origine du portrait, Shepard Fairey, artiste urbain, graphiste et illustrateur américain. Bien qu’approuvée par l’équipe de campagne d’Obama, la création et la diffusion de l’image est de la seule initiative de Fairey, afin de soutenir le candidat. Une image « virale et à caractère universel », caractérisant l’ensemble du travail de l’artiste, qui semble obsédé par la communication et la façon dont se diffusent ses œuvres.


Quelques informations bibliographiques

Né en Caroline du Sud le 15 février 1970, Frank Shepard Fairey (qui n’utilise pas son prénom dans son nom d’artiste) est titulaire d’un Bachelor of Arts. Il est issu et s’inspire du monde du skateboard, des grapheurs et de l’art urbain de façon générale. A la base de ses œuvres : de la peinture, des pochoirs, du collage… Il utilise parfois ce que l’on appelle l’art de l’appropriation : emprunter des éléments, images, formes ou styles de l’histoire de l’art ou de la culture populaire pour les utiliser dans ses propres créations.

Son studio de design, fondé à Los Angeles en 2003, lui permet de poursuivre à la fois un travail marketing rémunérateur – pour des marques, affiches de films ou jaquettes d’albums – et un travail artistique personnel. Cette situation ambiguë – travailler pour la publicité en même temps que de faire un travail d’artiste prenant position sur la liberté d’expression ou la propagande – lui a valu certaines critiques qu’il justifie simplement par le fait de devoir gagner de l’argent pour garder son studio, ses employés, et financer ses autres projets. Ce n’est pas la seule situation paradoxale dans laquelle se situe l’artiste puisque son travail est traversé de certaines tensions entre message et communication, art et politique, illégalité et reconnaissance artistique officielle.

fairey

André the Giant has a posse

AndreLax3La première campagne de Shepard Fairey s’intitule « André the Giant has a posse ». En 1989, l’artiste reproduit un portrait du catcheur français André Roussinof, connu sous le nom d' « André the Giant » et lui attribue un « posse », mot utilisé dans le milieu du skateboard pour désigner une bande. Cette campagne de dérision est donc d’abord une blague destinée à la communauté des skateurs dont il est issu. Clandestinement, les affiches, autocollants et tags photocopiés à partir de cette image commencent à circuler dans les villes américaines. Par la suite, Fairey utilise l’image d’André the Giant surlignée des mots « OBEY » ou « This is your god ». Ces messages sont d’après l’artiste inspirés du film « Invasion Los Angeles » (« They Live ») de John Carpenter dans lequel les personnages sont confrontés à des messages tels que « Consomme », « Regarde la télé… » etc . Ces œuvres sont aussi conçues comme une parodie d’affiches de propagande, et bien qu’elles n’aient pas de sens particulier dans leur construction même, on peut aisément leur attribuer un message anti-autoritariste. Dans le livre « Supply and Demand: The Art of Shephard Fairey », l’artiste affirme : « J’espérais qu’en se demandant ce que voulait dire l’affiche Obey Giant, les spectateurs commenceraient ensuite à questionner toutes les images auxquelles ils étaient confrontés ».

kataras_fig3FaireyDans un manifeste de 1990, l’artiste définit sa campagne comme une expérience de phénoménologie : « Heidegger décrit la phénoménologie comme "le fait de laisser les choses se manifester elles-mêmes". La phénoménologie doit permettre au gens de voir clairement des choses qui sont juste devant leurs yeux mais peu discernables ; des choses qui font tellement partie de notre environnement qu'on les transforme par une observation abstraite. » Il s’intéresse aux différentes réactions que provoquent ces affiches, alors qu’elles n’ont pas de sens précis : rejet de la part des conservateurs, qui les prennent pour les signes de reconnaissance d’un gang, adoption et diffusion par certaines personnes qui se revendiquent d’une certaine sous-culture etc.

Dans la même campagne, il utilise d’ailleurs le slogan « Le média est le message », emprunté à Marshall McLuhan, pour signifier que ce n’est pas tant le contenu du message qui affecte la société, mais le canal de transmission lui-même. A travers cette campagne d’affichage qui détermine l’ensemble de son travail, Shepard Fairey fait donc preuve d’une réflexion sur la propagande, la communication, la façon dont les messages sont reçus et diffusés par les masses. Cette critique de la communication pousse les spectateurs à réfléchir sur les autres messages auxquels ils sont habituellement confrontés (publicité, messages gouvernementaux) mais qu’ils ne remarquent plus parce que leur présence leur semble normale. Les affiches de Fairey sont posées clandestinement, dans l’illégalité, à des endroits qui ne sont pas conçus à cet effet (panneaux de signalisation, murs dans la rue, transports en commun…) ce qui attire l’attention des spectateurs et les pousse à se demander ce qu’on cherche réellement à leur faire comprendre.

Revised-POW_iconSes slogans les plus connus, en première ligne « OBEY », se retrouvent dans d’autres de ses campagnes d’affichage, plus directement politiques cette fois. Ainsi, l’artiste prend clairement position contre le président Bush avec le poster « Obey Bush : Hug Bombs » et a créé une affiche pour l’association « Witness Against Torture » qui milite pour la fermeture de la prison de Guantanamo. Au-delà de la réflexion sur le média, il y a donc une volonté de la part de Fairey d’exposer ses opinions politiques. C’est le cas pour l’affiche « HOPE » pour Barack Obama, qui visait à ce « que les gens s'informent sur Obama, qu'il sachent son opinion. Ce n'était pas de faire de la propagande pour que les gens votent pour Obama parce qu'ils aiment bien cette image. » Ceci reflète une fois encore une volonté d’aller au-delà de l’image, au-delà des images qui nous sont proposées et d’entamer une réflexion plus profonde sur ce qu'elles impliquent.

Pop Art / Art politique ?

HugbombsComparé par des journalistes critiques d’art à Warhol ou Duchamp pour son « art conceptuel ironique » , Shepard Fairey se considère à la fois comme un artiste de la culture pop – populaire donc, et il va jusqu’à dire « populiste » - et un artiste engagé : « Pour moi, la façon dont vous vivez votre vie, dont vous vous amusez et dont vous dépensez votre argent... sont aussi politiques. Tout a une dimension politique, ce qui ne veut pas dire que tout doit être grave, tout n'a pas besoin d'être débattu tout le temps. (…) Par pop culture, on entend généralement ce qui a une large audience et pour moi, il ne sert à rien de faire les choses si c'est pour prêcher des convertis. Le pop art et l'art politique se chevauchent pour moi. » L’art populaire pour faire réfléchir à la politique donc, en touchant une audience la plus large possible. Tout comme il assume parfaitement le fait de produire des publicités pour faire vivre son studio et son art, Shepard Fairey revendique le fait de s’adresser aux « masses », de vouloir toucher le plus de monde possible sans attitude élitiste.

Les symboles qu’il utilise, ses inspirations, lui viennent de la culture populaire, de portraits de figures célèbres (de Jimi Hendrix vu par John Van Hamersveld au portrait du Che Guevara) ou encore d’images de propagande : « Je crois que parce que j'utilise le rouge, les gens associent mes affiches au communisme. Je ne touche pas aux idéologies elles-mêmes, je travaille plus sur leur symbolique... Quand je mixe l'image d'un catcheur, mort depuis des années, avec des symboles communistes, le résultat ne peut être qu'absurde (…) Il n'y a pas que l'imagerie communiste qui m'intéresse, je me suis aussi inspiré d'images du Black Panther Party, par exemple. (…) Je m'intéresse plus à la façon dont les masses absorbent les images, de quelque propagande qu'il s'agisse... La plupart des symboles que j'utilise, qu'ils proviennent de la propagande russe, chinoise, oustachi, espagnole ou cubaine, véhiculent des émotions. »

Le politique traverse donc l’œuvre de Fairey dans ses inspirations et ses messages, mais son engagement politique va au-delà d’une prise de position à travers l’art. Le but annoncé de l’artiste, c’est de diffuser ses images le plus possible, pas d’en faire du profit. Pour cette raison, il offre l’argent dégagé (par la vente d’affiches, de vêtements dérivés etc.) à des causes. Ainsi, « tout l'argent de l'image HOPE a été réinjecté soit avant l'élection, pour financer des projets pour la campagne d'Obama, soit depuis l'élection, à l'Association américaine pour les droits civiques ou le Mouvement contre la Proposition 8, qui interdit le mariage gay. »

Illégalité et reconnaissance artistique

Une des caractéristiques du travail d’artiste de Shepard Fairey est qu’il se fait en grande partie dans l’illégalité : le collage d’autocollants, d’affiches, les graffitis ne sont pas autorisés par la loi. Ce qui lui a d’ailleurs valu plusieurs arrestations : « Les flics m'ont attrapé cinq fois, pour des affiches ou des pochoirs. J'ai eu des amendes et passé quelques jours en prison. A Rhode Island, j'ai même été arrêté pour un simple autocollant ! (…) Si on m'attrape, la défense habituelle consiste à prétendre qu'André The Giant est un groupe de rock, des potes pour lesquels je fais de la pub. Il ne faut jamais dire qu'il s'agit d'un projet artistique, sinon t'es confondu avec le graffiti, là les amendes sont élevées car les autorités pensent toujours que les tags ont un lien avec les gangs. » Cette déclaration est intéressante pour ce qu'elle dit d'une certaine méfiance des autorités envers l’art, ou du moins envers l’art qui s’exprime dans la rue. Comme Fairey diffuse gratuitement une grande partie de ses pochoirs et affiches, la circulation de ses images se fait rapidement grâce à d’autres personnes, amis ou amateurs de son travail, qui lui envoient ensuite les photos de leurs tags ou affiches au sein de la ville. Cet état de fait peut alimenter le côté « société sous-terraine » dont auraient peur les gens qui rejettent ses campagnes.

FaireyICAHopeMais en parallèle de cette existence clandestine indispensable à l’approche particulière de l’art qu’a Fairey, ses œuvres sont à présent reconnues et diffusées dans des lieux d’exposition considérés comme « légitimes », c’est-à-dire des galeries et des musées. On peut ainsi trouver certaines de ses pièces (originaux de ses affiches ou créations uniques) au New Museum of Design de New York, au San Diego Museum of Contemporary Art, au Museum of Modern Art de San Diego, au Victoria & Albert Museum de Londres, ou encore au Los Angeles County Museum of Art. Après le succès des affiches pour Obama, le Time magazine a d’ailleurs choisi Shepard Fairey pour créer la couverture du numéro dans lequel Obama était consacré homme de l’année. Ce qui est à la fois une reconnaissance du travail de l’artiste mais aussi du poids des affiches au sein de la campagne présidentielle.

Au final, Shepard Fairey insuffle à ses œuvres plusieurs dimensions politiques : à travers la critique de la communication et du médium d’abord, grâce à des prises de positions claires dans son art ensuite, et par un engagement personnel enfin. Une façon de faire adoptée par l’artiste pour pousser à la réflexion les spectateurs autant que pour observer leur façon de recevoir les messages. Ceci ne pourrait se faire sans ce qui caractérise l’approche de Fairey, qui se qualifie avant tout d’artiste urbain : exposer dans la rue, dans l’illégalité et l’anonymat, faire que les œuvres se diffusent le plus et le plus rapidement possible tout en atteignant d’autres médias, internet en particulier.

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Sources :
- Site du studio de graphisme de Shepard Fairey
- Site Obey Giant de Shepard Fairey
- Site de la galerie d’art Magda
- Shepard Fairey raconte les secrets d’un portrait, Paris Match
- The Renaissance of Cute, The Walrus
- Beyond red, white and blue, The New York Times
- Social ferment not always reflected in fermentation of artworks, Sign On San Diego



6 commentaires:

  1. Fairey est un sac à merde qui n'a jamais eu une idée originale de sa vie.

    www.art-for-a-change.com/Obey/index.htm
    et
    www.tomorrowmuseum.com/2009/02/05/the-problem-with-shepard-fairey/

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  2. j'aime bien ton article.
    le message anonyme ci-dessus perd de sa pertinence en n'étant pas signé (à moins que ce ne soit un choix politique...)

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  3. Anonyme > CLASSE le commentaire :)

    Concernant le premier lien, la critique principale qui donne son titre à l'article est que l'auteur considère Fairey comme un plagieur.
    Or certes il reprend des iconographies politiques, des personnalités etc dans ses affiches et les détourne... C'est le principe même de son travail, appelé "art de l'appropriation", que j'ai nommé plus haut. Le but est de les utiliser dans un contexte différent pour justement amener un questionnement. On adhère ou pas au principe. Mais ses reprises et influences sont en tout cas clairement assumées et revendiquées par l'auteur. Et ce n'est absolument pas du plagiat au regard de la loi.
    Quant au fait par exemple que Fairey ne saurait pas dessiner et utilise surtout des collages et des outils informatiques... Là on est plus sur la question de savoir ce qu'est l'art. Débat sans fin. Pour moi un artiste n'a pas forcément besoin de savoir "bien dessiner" et l'art numérique est aussi légitime que les autres formes d'arts visuels.

    Quant au deuxième lien la critique porte plutôt sur le fait que l'engagement politique du travail de Fairey ne serait pas assez profond. (ça se retrouve aussi un peu dans le premier article) Pourquoi pas, cependant son but revendiqué est d'amener à se poser des questions sur le message mais surtout sur le media, sur la communication elle-même. De questionner souvent moins le politique que la façon dont le politique communique. Ce qui amène à questionner l'ensemble des messages qui nous entourent. De ce point de vue il y réussit très bien, je trouve...

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  4. Moi je trouve que l'article est très intéressant et que "Anonyme" c'est un pseudo de merde (en plus y a plein de gens qui utilise ce pseudo, donc ce commentaire c'est un peu du vol et du plagiat).

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  5. qu'est-ce que l'engagement ?
    le vote à main levée est il plus impliquant que le vote anonyme dans l'isoloir ?
    qu'est-ce qu'une signature ?
    qui est l'auteur d'un paysage ? : celui qui peint le paysage, celui qui le crée, celui qui le photographie, le faussaire qui reproduit la peinture, l'oeil de chaque personne qui le regarde ?
    et dieu dans tout ça
    bonsoir

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  6. Joli article. Il m'a bien aidé U_U.

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