lundi 26 mai 2008

L'Ilot Trésor

Pour un cours d'écriture journalistique, nous devions écrire deux articles. Les miens portent sur un endroit assez particulier à Metz, baptisé Ilot Trésor... Voici donc le reportage et l'interview qui le complète.

The place I want to get lost in



Rues de Metz
A la découverte de l’Ilot Trésor

Les rues des villes peuvent cacher bien des merveilles. Metz ne fait pas exception. A deux pas des Trinitaires, au numéro 11 de la rue Marchant, s'élève une grande bâtisse en pierre claire, copropriété baptisée « l’Ilot Trésor » par son architecte.

Quelques morceaux de mosaïques de couleurs courent sur les murs clairs. Les rebords de fenêtres sont peints discrètement. La façade du 11 rue Marchant est discrète. Seule l’immense porte en bois, ornée d’un groupe de visage forgés, laisse présager les nombreux secrets que l’endroit peut révéler. Les visages, riants, grimaçants, tordus, invitent à la découverte...

La porte s’ouvre sur une cour. A gauche, un local coloré et décoré d’un miroir fendu abrite les boîtes aux lettres des habitants. A droite, la pièce destinée aux ordures, surplombée de l’inscription « La poubelle pour aller danser », est ornée de carrelage coloré et de mosaïques du sol au plafond. Au fond, sous un porche, quelques éléments disparates. Une chaise. Un portrait ancien. L'atmosphère est sombre, inquiétante. Puis on observe la cour lumineuse et c'est une explosion de couleurs. Toujours des mosaïques au mur, des morceaux de miroirs, des portes d’appartements peintes, des balcons faits d’acier tortueux. Et l’ambiance change à nouveau : dans les garages de gauche, des lustres au plafond donnent à ce lieu un aspect paradoxalement luxueux.

Il suffit de suivre ces lustres pour arriver dans une autre cour, plus petite. Elle forme un puit de lumière éclaboussant de soleil un véritacle puit en pierre, accolé au mur. Il est couvert de mosaïques, que l'on retrouve éparpillées sur la façade, autour des fenêtres, jusqu'au toit. Au fond, une grille mène au jardin où l’on peut toujours admirer la chapelle qu’un pharmacien alsacien avait fait construire à sa bien aimée lors de l’Annexion. De la petite cour part un escalier déstructuré menant à d'autres appartements. Une rampe en acier court le long des marches comme un serpent. Les murs sont irréguliers. Ils sont peints, sculptés, raclés, vivants. Des morceaux de marbre se mêlent aux mosaïques et aux luminaires en cuivre. Et partout autour, des miroirs cassés et reconstruits sont le reflet du lieu : une réalité brisée, remodelée, différente.

L’aventure de l’Ilot Trésor commence en 1990. Patrice et Carole Ragni habitent à Metz depuis deux ans, non loin de la rue Marchant, quand leur vient l’envie de réhabiliter l’endroit. La bâtisse est à cette époque en très mauvais état, et sous le coup d’un arrêté de mise en péril. Mais elle est chargée d’histoire. Demeure du baron Nicolas-Damas Marchant, maire de Metz au début du XIXème siècle, elle est bâtie sur des fondations gallo-romaines. Les murs datent du Moyen-Age et du XVIIIème, la façade est parsemée d’éléments Renaissance. Les archéologues comme la propriétaire qui cherche à vendre sont séduits par le projet du couple, mais tout n’est pas gagné. « Les négociations ont été longues » raconte Patrice Ragni, « on a tenté de nous dissuader de mener à bien le projet, nous avons eu des difficultés financières importantes ». Mais le couple tient bon. Pour finaliser la vente, il s’associe à deux autres personnes, Jean-Paul Grimaud et Jean-François Dechoux. Celui-ci, architecte, s’occupera de la restauration et de la décoration du lieu...

« Il aimait travailler avec des objets de récupération. Sa ligne directrice était de faire de l’art avec des objets destinés au rebut » explique Joëlle Dechoux, sa femme. « Il a toujours travaillé de manière très originale, il récupérait des chutes dans les marbreries, fouillait les bennes à ordure... Il a aussi fait intervenir d’autres artistes sur le chantier, par exemple pour les moulures des murs en forme de visages ». Dans le même temps, il travaille l’agencement du bâtiment, dont seule la structure et les murs principaux ont été conservés.


L’architecte est décédé il y a un an. Inspiré par les architectes Gaudi ou Ricardo Porro, par les peintres Francis Bacon ou Edgard Munch, il se nourissait d’Art Baroque, d’Art Nouveau et souhaitait « créer une architecture qui émancipe l’homme ». « C’était un homme très cultivé, passioné d’art contemporain, d’art tribal, qui aimait beaucoup la peinture » ajoute Joëlle Dechoux. Travaillant dans un état d’esprit libre, il faisait aussi preuve d’humanisme en intervenant auprès de victimes de violences ou en aidant à l’alphabétisation de personnes... Un homme inspirant : « Il éclaire encore beaucoup de monde, les personnes qui ont croisé son chemin... »

Malheureusement, le chantier de l’Ilot Trésor est long, difficile et épuisant moralement. Aux difficultés techniques inhérentes à un tel chantier s’ajoutent des conflits humains. Car l’originalité et l’anti-conformisme de Jean-François Dechoux peuvent aussi gêner : sa démarche de récupération d’objets jetés, usés, n’est parfois pas comprise et violemment critiquée. A mesure qu’il redonnait vie aux bâtiments, sa santé s’est dégradée. Mais il a continué : « Il me disait souvent ‘Je sème mes graines, un jour ça touchera des gens qui y seront sensibles, qui seront sensible à ma démarche». Les graines ont bien poussé, et la démarche a porté ses fruits.

House of dreams



Interview
« Un espace qui suscite la création »

Elle est éducatrice, il est professeur d’EPS. Au début des années 90, ils font le pari fou d’acquerir le 11 rue Marchant, baptisé Ilôt Trésor, et de le réhabiliter. A l’image de la bâtisse, l’appartement de Monsieur et Madame Ragni est un endroit à part, anticonformiste, coloré, foisonnant. Visite.

La structure de votre appartement a un aspect très brut, les aspérités des murs sont conservées...

Carole Ragni : Nous sommes des gens modestes... Et nous aimons les matériaux pauvres, la récupération.... Lors de la construction de l’appartement, nous avons voulu garder toutes les traces sur les murs, le sol. Nous n’avons pas camouflé les dalles de bétons coulées au plafond.
Nous avons simplement ajouté des couleurs, de la lasure, utilisé des plâtres, du lait de chaux... Tout en essayant de garder les textures et les matières les plus brutes possibles, en gardant les patines du temps. Les couleurs et les lasures ne sont pas là pour cacher mais pour magnifier, faire vibrer le ciment, les murs. C’est un endroit très minéral.

A l’image du reste de la copropriété !

C.R. : J’ai travaillé avec Jean-François Dechoux, l’architecte de l’Ilôt Trésor, pour cet appartement... Moi comme lui, nous voulions faire de belles choses à partir de choses extrêmement simples, faire du neuf avec du vieux. C’est un endroit spécial. Aucun mur n’est droit. L’architecte aimait les choses courbes, ne pas être droit, jouer avec l’espace, les pleins, les déliés… Il me manque beaucoup, de telles rencontres marquent une vie... Moi, je n’étais pas créative mais l’espace m’a donné envie. C’est un espace qui suscite la création, l’envie de faire les brocantes, de trouver des objets pour l’habiter.

C’est un endroit spacieux [l’appartement a une superficie de 200m²] et très ouvert...

C. R. : Oui, les espaces communiquent les uns avec les autres, tout est ouvert... Il y a très peu de portes, seulement pour les chambres et la salle de bain pour garder son intimité. D’ailleurs, ces portes sont très simples mais je les traite comme des tableaux, avec de la peinture. Dans l’appartement, quand j’appelle mon mari, il peut m’entendre depuis son bureau… C’est une ouverture au quotidien, une façon d’être ensemble même si on est loin.

C’est un endroit en perpétuelle évolution... Avez-vous des projets, avancez-vous au jour le jour ?

C.R. : En ce moment, je suis très prise professionnellement, j’ai donc peu de temps pour m’en occuper. J’aime peindre mais je n’ai pas le temps qu’il faut. Mais il suffit que je trouve un nouvel objet pour alimenter mon imaginaire... Chaque objet doit trouver sa place, l’endroit n’est jamais statique, les choses se répondent. On fait des essais, et on sent quand un objet finit par trouver sa place.

Votre appartement est effectivement rempli d’objets très éclectiques, mais il s’en dégage une réelle harmonie. Comment les choisissez-vous ?

C. R. : J’aime faire les brocantes pour trouver des objets qui racontent une histoire, des personnages, des bustes, des statues, des portraits anciens… Nous ramenons beaucoup d’objets de nos voyages : des poupées africaines, des anges de Venise... Des tentures, que je cherche à accrocher de manière singulière... Il y a aussi beaucoup de récupération, des cages d’oiseaux anciennes, et j’ai réutilisé des ferailles du chantier pour faire des lustres. J’aime rassembler tout ce que je trouve et qui est bon marché... sauf pour les miroirs qui coûtent plus cher.

Vous avez d’ailleurs de nombreux miroirs anciens disposés dans l’appartement...

C. R. : Je cherche à créer des jeux de miroirs qui modifient l’espace, l’agrandissent, permettent de le voir de façon différente. Cela donne des ambiances très différentes selon la lumière et l’heure du jour... On peut aussi allumer des bougies et jouer avec les reflets. J’aime faire les brocantes pour trouver des miroirs du 18 ou du 19ème siècle, des miroirs piqués, un peu cassés. Dans l’appartement cela donne un mélange de matériaux bruts, de ciment, de bois, et de détails très 18ème. J’aurais été triste de me cantonner à un seul style, j’aime le mélange des objets et des couleurs. Souvent les gens me disent qu’ils ne pourraient faire la même chose chez eux… C’est vrai que l’espace s’y prête…

Justement, quelle est la réaction des gens à ce décor hors du commun ?

C. R. : Certaines personnes ont une réaction de rejet, il y a trop de choses, ce n’est pas assez typique, certains adultes n’acceptent pas… En revanche les enfants adorent cet endroit. Ma nièce a eu une réflexion révélatrice quand elle a vu l’appartement, elle a dit « C’est pas fini mais c’est beau »… C’est vrai que nous aimons garder cet aspect brut, pas fini… Et mon neveu lui, a dit à sa mère : « Tata Carole, elle met dans sa maison pour faire beau des choses que toi tu m’obliges à jeter »… Les pierres, les objets… C’est un endroit qui plaît beaucoup aux enfants. Personnellement, j’aime cet espace pour les même raisons qu’il peut gêner : il est sans concession. Rien n’est caché. Je trouve que c’est un endroit qui rend psychiquement beaucoup plus fort, c’est un espace qui aide à grandir.



2 commentaires:

  1. Surprise et contente de trouver votre article par le plus grand des hasards. Il rend bien compte de notre aventure et je vous en remercie. Au plaisir de vous revoir à Metz. Karolle Ragni

    RépondreSupprimer
  2. J'en suis ravie! Merci pour votre commentaire!

    RépondreSupprimer